De Vienne à Madrid, sa photo la gueule ouverte a fait la une des journaux. C'est lui, d'un tir au but cliniquement marqué à Buffon, qui a qualifié l'Espagne pour les demi-finales de l'Euro au bout d'une nuit irrespirable. Il a bien fallu ça pour que l'Europe se rappelle au bon souvenir du prodige d'Arsenal. Il y a seulement quelques mois, Fabregas régnait tel un souverain dans l'équipe qui pratiquait, disait-on, le plus beau football du continent. Il était comparé à Platini. Il avait terminé premier Espagnol au classement du dernier Ballon d'Or France Football, à la huitième place. Mais alors que l'Italie entière crie au scandale quand Trezeguet ne joue pas avec les Bleus, quand Van Basten accepte de se priver de Van Nistelrooy, Robben, Davids ou Van Bommel selon des humeurs plus ou moins durables, pas une voix ne s'élève pour crier au chef-d'oeuvre en péril face à ce défi au jeu proposé par Luis Aragones : Fabregas, en Seleccion, est remplaçant.
L'Espagne a construit sa qualification, le plus souvent, dans un schéma en 4-1-4-1 qui lui permettait d'utiliser au maximum ses manieurs de pelotas que le monde lui envie. C'est encore dans cette organisation que Luis Aragones a préparé son équipe, en début d'année, lors des deux matches amicaux remportés contre la France (1-0) puis l'Italie (1-0). Dans cette équipe-là, le grand débat était reporté aux avant-postes. Villa ou Torres ? Finalement séduit par leur complémentarité, et par la capacité de Villa à devenir un cinquième milieu quand le jeu l'exige, Aragones a arrêté de choisir et opté pour ce 4-4-2 qui le démangeait. Le milieu sacrifié ne fut pas Senna, libéro du milieu dans la continuité du fidèle Albelda. Pas non plus Xavi et Iniesta, les deux virtuoses du milieu barcelonais, plus vifs et explosifs que Fabregas. Pas Silva, détonateur excentré. Exceptionnel depuis le début de l'Euro, il communique par la pensée avec Villa, son partenaire à Valence.
Exit Fabregas, alors. L'intéressé, malgré ses vingt-et-un ans, avait pourtant passé l'âge de conquérir sa place. Espagne - Italie fut sa trentième sélection. La Coupe du monde 2006, il l'avait débutée sur le banc avant de gagner sa place à la mi-temps du deuxième match, contre la Tunisie (3-1). Il aura joué deux rencontres et demies sur quatre en Allemagne. Dans la foulée, pour les qualifications, il faisait partie du onze-type, dans cette équipe que Raynald Denoueix avait présenté comme l'association de milieux brillants mais un peu trop ressemblants. Avec deux attaquants, la Seleccion a un jeu plus riche. Elle ressemble davantage à une équipe. Elle est paradoxalement plus solide et parfois plus directe. Bien sûr, Fabregas, entré à la 59e minute du quart de finale, n'est pas un faire-valoir. Contre la Russie (4-1), il avait été intégré à l'équipe à la 54e, avec un objectif technique clair : conserver le résultat avec davantage de maîtrise technique. Mais le voir sur un banc reste un spectacle auquel il faut s'habituer.
La prestation plutôt décevante de Xavi et Iniesta lui ouvre, selon la presse espagnole, l'espoir d'une titularisation en demi-finale. Aragones n'en est pas encore là. « Cesc canalise parfaitement le jeu mais il peut s'améliorer défensivement. Il a montré, avec Arsenal, qu'il avait un répertoire plus large. L'exprimer en sélection, ça viendra avec le temps. » L'intéressé, désarmant de simplicité dans son récit du tir au but vainqueur, pense avoir déjà répondu. « J'ai eu l'opportunité de montrer à tout le monde qu'on pouvait avoir confiance en moi dans les moments importants. Je me suis parfaitement bien senti. Je suis capable d'aider l'équipe. Pour moi, ce tir au but transformé veut dire beaucoup. » Luis Aragones répète depuis trois semaines qu'il n'a ni titulaires ni remplaçants. Fabregas est peut-être le seul garçon pour lequel ce commentaire soit vraiment crédible.
Source: lequipe.fr
